Si la question de l'homosexualité n'est pas ignorée des auteurs bibliques, elle ne semble pas être une préoccupation majeure. L'homosexualité est certes condamnée par l'Ancien comme par le Nouveau Testament. Toutefois, elle n'est pas un sujet en soi, mais une illustration parmi d'autres du fait que les hommes s'enferment dans l'idolâtrie. A notre sens, il faut relire les Ecritures à partir de son coeur qui est, pour nous, la justification de l'homme par la foi, c'est à dire la reconnaissance inconditionnelle de l'être humain, indépendamment de ses qualités et de ses actes. En ce qui concerne la sexualité, il n'y a ici aucun angélisme ni innocence, mais la reconnaissance que tous - hétéro et homosexuels - sont justifiés malgré quelque chose.
Ceci dit, les Ecritures renvoient aussi à la structuration de l'être humain qui suppose la différence, l'altérité et la limite. Chacun se trouve ici interrogé. En ce qui concerne l'homosexualité, les paroles sévères de Lévitique 18,22 ("Tu ne coucheras pas avec un homme comme on couche avec une femme, ce serait une abomination") et Lév. 20,13 sont un rappel de la structuration des rapports humains qui passe par le respect de la distinction et des limites. Ce texte vient en écho au message des récits de la création où la vie est le fruit d'une Parole de nomination, de distinction et de séparation suivie d'une bénédiction. Dans Romains 1,24-28 l'apôtre Paul considère l'homosexualité comme symptôme et signe parmi d'autres du refus de la différence et de la limite qui caractérise tous les humains.
Il s'agit toujours de tenir ensemble, dans une tension irréductible, une reconnaissance ultime qui ne dépend ni de l'homosexualité ni de l'hétérosexualité mais de la foi seule, et une structuration symbolique qui appelle à intégrer autant que possible le sens de l'altérité et de la limite.
Dans cette même réflexion, on peut également étudier le texte de la FPF mentionné ci-dessus et qui développe une argumentation biblique et théologique, ainsi que les autres textes bibliques qui font mention de l'homosexualité, à savoir : Gen 19,4-10, Juges 19, 22-25 dans l'A.T et I Cor. 6,9, I Tim 1,10 dans le NT.
B) Un point de vue psychanalytique
1) Ni Sigmund Freud, ni ses disciples et héritiers ne firent de l'homosexualité un concept ou une notion propre à la psychanalyse. Le freudisme n'a pas produit de théorie spécifique de cette disposition sexuelle que l'on faisait dériver de la bisexualité propre à la nature humaine et animale. La biologie apporta vers la fin du 19e siècle la preuve organique que l'embryon humain était doté de deux potentialités, l'une mâle et l'autre femelle. Fliess développa l'idée que la bisexualité biologique se prolongeait chez l'être humain en une bisexualité psychique de base et l'enjeu du développement psychique sera le bon fonctionnement ou non du refoulement des caractères de l'autre sexe.
En d'autres termes : il y a en chaque humain du masculin et du féminin, et chaque sexe refoule plus ou moins bien ce qui est de l'autre sexe pour construire son identité propre. Ceci nous éclaire sur la grande difficulté de débattre sereinement de la question de l'homosexualité, que cela soit dans l'Eglise ou dans la société. Quand nous parlons d'homosexualité, nous parlons aussi d'une part en nous, que nous avons plus ou moins bien intégrée et avec laquelle nous vivons plus ou moins harmonieusement en nous-mêmes.
2) L'histoire de l'homosexualité vue par la psychiatrie, puis par la psychanalyse est multi-séculaire. Au nom d'une théorie héréditariste d'une homosexualité constitutionnelle, innée ou naturelle, certains savant s'attaquèrent aux législations répressives d'Europe qui visaient l'homosexualité, et en 10 ans autour de 1900, parurent plus de mille publications sur ce thème. Quant à Freud, ce qui l'intéresse n'est pas de valoriser, d'inférioriser ou de juger l'homosexualité mais de comprendre ses causes, sa genèse, sa structure du point de vue de sa doctrine de l'inconscient ; d'où l'intérêt porté à l'homosexualité latente des hétérosexuels dans la névrose et dans la paranoïa. En un mot, Freud fit entrer l'homosexualité dans un universel de la sexualité humaine et il l'humanisa en renonçant à en faire une disposition innée ou naturelle, ou une culture, pour la concevoir comme un choix psychique inconscient. Selon la doctrine de l'Oedipe et de l'inconscient, l'homosexualité comme conséquence de la bisexualité humaine, existe à l'état latent chez tous les hétérosexuels.
Dans une lettre destinée à une femme américaine qui se plaignait d'avoir un fils homo, Freud écrit en 1935: « L'homosexualité n'est évidemment pas un avantage, mais il n'y a là rien dont on doive avoir honte, ce n'est ni un vice, ni un avilissement, ni encore moins une maladie ; nous la considérons comme une variation de la fonction sexuelle, provoquée par un arrêt du développement sexuel et du choix d'objet. Nombre d'individus hautement respectables, des temps anciens et modernes ont été homosexuels et parmi eux on trouve de grands hommes (Platon, Michel-Ange, Léonard de Vinci...) C'est une grande injustice que de persécuter l'homosexualité comme un crime. De plus, sachez qu'il est vain de vouloir transformer un homosexuel en hétérosexuel. »
Pour le discours psychiatrique du 20e siècle, l'homosexualité restait une inversion sexuelle, une anomalie psychique, mentale ou constitutive, un trouble de l'identité ou de la personnalité, et même pour les successeurs de Freud se posait durant des années la question de savoir si on allait accepter des homosexuels au rang des psychanalystes.
Il fallut attendre les années 1970 pour que l'homosexualité ne soit plus regardée comme une maladie, mais comme une pratique sexuelle à part entière : on parla dès lors des homosexualités et aux Etats-Unis, l'Association des Psychiatres Américains décida suite à vote (!) de supprimer l'homosexualité de la liste des maladies mentales.
Jacques Lacan fut le premier psychanalyste de la deuxième moitié du 20e siècle à rompre avec la persécution qui visait les homosexuels dans l'Association Psychanalytique Internationnale, rejoignant enfin ce que Freud avait osé écrire en 1935. Ainsi rappelle-t-il fortement que l'homosexualité est une orientation sexuelle parmi d'autres orientations perverses (au sens psychologique, et non moral, de déviation) et ne peut en aucun cas désigner ou résumer l'identité d'un sujet.
3) Lacan, en effet, a fait de la question du sujet le pivot de son oeuvre : la visée de toute psychanalyse est celle de l'assomption[4] du sujet. L'identité d'un sujet procède de l'ordre symbolique, donc d'une nomination. Elle n'est pas de l'ordre du représentable ou du visible : c'est dire qu'elle n'est pas équivalente à la somme des différentes identités, dites imaginaires, que nous endossons au cours de notre existence.
Cette question de l'identité d'un sujet peut aussi s'entendre, dans une conception théologique cette fois, comme effet de la Parole d'interdit de l'idolâtrie ou selon la perspective paulinienne: « car tous, vous n'êtes qu'un en Jésus-Christ » (Gal. 3,28).
S'adresser au sujet implique pour le psychanalyste deux exigences conjointes dont il ne peut faire l'économie au cours de son acte : maintenir vivante la dimension d'accueil du sujet et dire le cheminement singulier qu'emprunte le sujet au cours de son existence (pas de sujet sans Autre[5] , pas de sujet sans histoire).
Ce n'est que référé à cette double exigence que le psychanalyste peut (et doit) interpréter l'homosexualité d'un sujet (et non le sujet vivant sa sexualité selon un mode homosexuel !) comme une fixation du développement psychoaffectif à un stade du complexe d'Oedipe. Cette fixation est (et doit rester) une fixation questionnante qui, à sa façon, selon sa voie propre (dite perverse éthymologiquement), et à l'insu du sujet, désigne le lieu où chaque humain est traversé par ces/ses deux tensions fondamentales : passion du même et désir d'altérité.
En conséquence :
• 1) Le mode d'expression de la sexualité d'un individu ne résume ni ne détermine l'identité d'un sujet.
• 2) Ce n'est qu'à travers et par delà les vicissitudes de son histoire que le sujet peut être accueilli (entendu).
• 3) L'accueil en vérité d'un sujet implique que ne soient pas banalisés, avalisés, normalisés ses différents modes d'apparaître au monde : si les voies par lesquelles tout un chacun peut expérimenter et éprouver sa sexualité n'ont pas à être affectées d'un jugement discriminatoire, il n'est cependant pas concevable pour le psychanalyste de faire s'équivaloir ces deux tendances que sont l'homosexualité (comme passion du même) et l'hétérosexualité (comme désir d'altérité).
Conclusion : Si la psychanalyse ne nous permet pas de répondre à la question de la bénédiction, ni à celle du ministère, elle nous invite à inscrire nos frères et soeurs homosexuels dans l'ordre de l'humanité caractérisée par la névrose, l'imperfection, la limitation et le péché au sens paulinien. Elle nous invite à l'accueil sans discrimination de ceux qui sont différents et qui respectent les lois de la société humaine.
C) Un point de vue psycho-sociologique : portée symbolique de la chose instituée publiquement
1) Il faut d'abord souligner le fait qu'il y a un fossé entre reconnaître à un individu le droit de vivre sa sexualité comme il l'entend, et la reconnaissance officielle et publique (par la loi ou par un rituel social instituant) d'une union porteuse de droits.
2) La croyance selon laquelle il suffit de s'aimer et que la différence des sexes n'est qu'une option parmi d'autres, est expression de la confusion des sentiments, des repères et des pensées dans les représentations sociales. Des rites publics institués par l'Etat ou par les Eglises peuvent avoir comme effet de renforcer cette orientation. Une des conséquences de la confusion est la montée de la violence dans un monde fasciné par la recherche du semblable, du même, et le rejet de l'autre différent. Or il nous semble que la fonction des Eglises n'est pas d'être en phase avec la modernité à tout prix, mais de la lire, de la questionner et de la confronter à une parole structurante.
3) La société humaine se tisse par des liens inter-humains mais se fonde et se pérennise par la différence des sexes. C'est pourquoi l'homosexualité ne peut pas être érigée comme modèle social, ni comme modèle d'identification, ni comme référence parmi d'autres sur laquelle la société pourrait se construire. La loi et l'acte public n'ont pas à mettre sur le même plan l'homosexualité et l'hétérosexualité sous peine de morceller l'instituant social et d'accélérer la déliaison de cette société.
4) Le refus de faire de l'homosexualité un modèle social parmi d'autres et qui donnerait les mêmes droits que ceux du mariage et même de l'adoption, a pour effet de limiter et de structurer les individus et n'a pas pour but de rejeter ou discriminer. La différence des sexes et celle des générations doit rester un socle solide pour les individus, les couples et les familles d'aujourd'hui et de demain. Plus ce socle sera clair et solide, plus la société pourra accepter des façons de vivre autres. Si la société civile passe outre cette limite qui n'a de but que d'être structurante, les Eglises peuvent avoir le courage de refuser que tout se vaut, persister à instituer la différence et à indiquer leurs repères et leurs valeurs fondatrices.
Source: protestants.org
Commentaires
Aucun commentaire pour le moment.
Ajouter un commentaire