Traditionnellement, Cineffable propose des débats qui suivent les thématiques abordées dans les films programmés. Mais cette année, Cineffable a vécu, dans le cadre d’une demande de subvention, une situation difficile et assez décevante avec la Mairie de Paris. Il apparaissait clairement que ce n’était pas seulement Cineffable, festival de films, qui était malmené mais Cineffable, association lesbienne et en définitive toute la culture lesbienne qui n’était ni soutenue ni reconnue par la Mairie de Paris.
L’annonce du débat sur nos différents supports évoquait le festival gay et lesbien de Paris qui avait bénéficié courant 2002 de la reconduction d’une subvention municipale de 30 000 euros. Cineffable demandait une subvention à la Mairie de Paris au même titre que le festival gay et lesbien, dont nous avons toujours respecté le travail et dont nous nous sommes toujours montrées solidaires.
L’association Cineffable contacte la Mairie de Paris en juillet 2001 parce que le festival, qui n’a pas de lieu pour sa 14e édition, cherche une aide logistique. Mais l’association peine à trouver un interlocuteur et à obtenir un rendez-vous. Au bout de quelques mois, un chargé de mission reçoit une représentante, lui annonce que la Mairie n’a aucune salle à proposer et lui conseille de remplir un dossier de demande de subvention qui permettrait de louer un lieu plus cher. Le dossier est envoyé à Régine Hatchondo, directrice du service cinéma de la Mairie à qui l’on demande un rendez-vous. Durant la conversation, elle apprendra que Cineffable organise deux festivals de films lesbiens mais ne saura rien du caractère non-mixte du festival d’octobre. Elle refuse de nous accorder plus de cinq minutes et nous conseille d’aller plutôt demander une subvention au CNC.
En juillet 2002, nous apprenons que la subvention est refusée, officiellement par manque de crédit. Cineffable, organisatrice d’un événement ambitieux, de qualité et qui enregistre en moyenne 9000 entrées par an, est scandalisée. Elle mobilise des personnalités, Caroline Fourest de l’association Prochoix, Marie-Jo Bonnet, Clémentine Autain, chargée de la jeunesse et des sports à la Mairie de Paris, Fabienne Leleux, adjointe au maire du Xe arrondissement de Paris, qui font remonter son indignation aux services de la Mairie. Finalement en septembre 2002, Cineffable est reçue par Philippe Lasnier qui « pense qu’une subvention est possible en 2003 ».
Michèle Larrouy, Margot Meynier et Lydie Rauzier des Archives recherches et cultures lesbiennes (ARCL)
«Les Archives sont créées en 1984 (à partir d’un projet démarré en 82) et sont accueillies depuis 1994 à la Maison des femmes de Paris qui héberge une quinzaine d’associations féministes et lesbiennes grâce aux subventions qu’elle reçoit. Les locaux des ARCL sont ouverts tous les mardis et sur rendez-vous. Elles suivent une politique de non-mixité assumée, comme bien d’autres associations qui se créent encore aujourd’hui. Le travail des militantes bénévoles, les dons des individues et des associations permettent aux Archives de vivre sans subvention. Dès 1985-87, elles demandent des subventions ministérielles au moment où le gouvernement est dit de gauche.
Les demandes sont rejetées car les archives sont non-mixtes. Depuis trois ans, elles demandent des subventions aux noms des trois centres d’archives féministes et lesbiens hébergés à la Maison des femmes, afin de créer des postes et des vacations. Elles n’ont obtenu que 20 000 francs. Lors de rendez-vous à la Mairie de Paris, Philippe Lasnier les décourage car un centre d’archives gay et lesbien se crée. Elles s’étonnent qu’un centre nouveau puisse se voir allouer si rapidement des subventions alors que d’autres associations qui existent depuis très longtemps sont découragées dans leurs démarches.
Comment le milieu lesbien envisage-t-il de soutenir les archives lesbiennes ? Comment interpeller les politiques en France comme les lesbiennes non-mixtes peuvent le faire en Hollande ou en Allemagne ? Que faire alors que de nombreuses associations féministes vont perdre la moitié de leurs subventions d’ici deux ans ?»
Marie-Hélène Bourcier est sociologue et membre d’Archilesb, un groupe qui existe depuis un an et qui se donne pour objectif de réfléchir à la notion d’archives des minorités. « Réflexion qui n’apparaît pas dans le dossier de présentation du projet de centre d’archives des homosexualités mené par Christopher Miles et Jean Le Bitoux. Ce dossier annonce 59 participants dont 5 femmes, inconnues pour la plupart.
La vice-présidente est hétéro et universitaire avec une vision d’historienne non militante. Le dossier déclare que « pour des raisons historiques », les archives seront principalement masculines. Beaucoup de noms sont cités mais toutes les personnes n’ont pas été prévenues. Le projet exclut la problématique trans. M. Le Bitoux propose à Marie-Hélène Bourcier de participer mais elle refuse de cautionner ce projet dans l’état où il est. Une subvention de 100 000 euros est accordée par la Mairie de Paris à l’automne 2002. Il est inadmissible qu’une spécialiste de l’histoire des lesbiennes comme Marie-Jo Bonnet et que toutes les historiennes féministes soient exclues.
Archilesb ! se donne pour mission de réfléchir à des archives vivantes, basées par exemple sur des interviews parce que les lesbiennes ne sont pas forcément présentes dans des archives institutionnelles et officielles. Clémentine Autain est la seule en plein conseil de Paris à avoir rappelé l’importance de la parité et à avoir prononcé le mot « lesbienne ». La pétition d’Archilesb est lancée au 14e festival Quand les lesbiennes se font du cinéma.»
Nathalie Rubel co-présidente de la Coordination lesbienne en France
« La CLF regroupe une vingtaine d’associations lesbiennes de toute la France. Son objectif est de partager expériences et initiatives durant les grandes rencontres de printemps et les forums associatifs, de visibiliser les lesbiennes, défendre leurs droits et lutter contre la lesbophobie. La CLF a constitué un dossier de témoignages et de propositions de lois contre la lesbophobie, qui a été remis à des élus, des candidats aux élections législatives, à des personnes politiques.
La CLF intègre maintenant un réseau européen. Nathalie Rubel évoque la lesbophobie des institutions et des politiques qui insistent sur le fait que « notre société est fondée sur la famille et sur la différence entre les sexes pour la reproduction ». Les lesbiennes sont tolérées mais marginales. Les administratifs enterrent souvent leurs dossiers qu’ils considèrent comme très secondaires. Ils privilégient la mixité qui se prétend universelle alors qu’il s’agit souvent de projets portés par des gays essentiellement. Certaines lesbiennes, sous le poids du patriarcat, éprouvent des difficultés lors de démarches concrètes de peur de se visibiliser. Elles se méfient des institutions qui ont souvent été oppressives. La tentation est grande d’être indépendantes en révisant ses moyens à la baisse et en étant inventives.
Mais les contacts ne servent pas seulement à demander de l’argent. Il s’agit de se faire connaître en tant que citoyennes à part entière. Les lesbiennes paient des impôts, l’argent public doit leur revenir aussi. Le Centre Evolutif Lilith de Marseille, pour son projet de santé lesbienne, a contacté un certain nombre de délégations et d’institutions. Elles ont obtenu un bon retour financier pour établir un service d’écoute, pour mener des projets de dépistages des cancers gynécologiques, pour mener des campagnes de préventions auprès du public et des gynécologues. »
Sylvie Meinier, présidente de l’association grenobloise Les Voies d’Elles
Les Voies d’Elles étaient chargées d’organiser la rencontre de printemps de la Coordination lesbienne en France (CLF). Elles ont décidé de concrétiser les réflexions d’une des commissions de la CLF « précarité économique et patriarcat » et de proposer un hébergement au pro rata des revenus de chacune afin qu’un maximum de femmes puissent y aller, y compris les plus démunies. Si l’on estime que le revenu moyen net d’une femme est d’un peu plus de 1000 euros par mois, il fallait offrir à chacune 6,86% d’un revenu mensuel, impôt déduit.
Les Voies d’Elles devaient donc trouver des subventions afin de ne pas amputer le budget de la CLF. Elles contactent la délégation aux Droits des femmes : la réponse est négative. Le conseil général de L’Isère accorde 1000 euros mais rapporte les réflexions vexantes des autres élus. La Ddass accorde 457,35 euros. La Mairie donne 1000 euros juste avant la rencontre. Elles sont contactées par les Renseignements généraux qui veulent savoir pourquoi elles demandent une subvention à la délégation Jeunesse et Sport. Elles sont à deux reprises confondues avec des associations mixtes, signe d’un acte manqué ou d’un manque de visibilité. Elles constatent que la non-mixité n’est pas bien acceptée.
Marie-Jo Bonnet, chercheuse et historienne
« Ce qui est remis en question avec la non-mixité, c’est l’autonomie des femmes et des lesbiennes. De plus, nous sommes dans une démocratie représentative qui développe des systèmes de contrôle. Demander de l’argent, c’est une dépendance. On peut nous demander une certaine forme d’allégeance et on se sent aussi obligées de faire allégeance. Ce ne sont pas les femmes qui contrôlent l’argent et elles gagnent généralement moins que les hommes. Les associations de femmes ne font pas de déficit et sont bonnes gestionnaires.
En 1997, les Assises pour les droits des femmes avaient un budget de 451 500 francs et ont engendré des bénéfices de 65 000 francs. En 96, la LGP (Lesbian and Gay Pride, organisatrice de la marche des fiertés) a fait un déficit de 1,70 million de francs. Les disparités des subventions accordées aux gays et aux lesbiennes ou aux femmes sont une injustice. Il y a aussi la question du mot « lesbienne » qui n’est pratiquement jamais prononcé comme par exemple au moment du débat sur le PACS. Les femmes peuvent s’associer mais elles doivent se taire. Les femmes sont nettement en retard dans la démocratie, elles n’y participent que depuis cinquante ans. Comme la démocratie est censée être représentative, si les lesbiennes ne sont pas représentées par les élus, cela veut dire que la démocratie ne représente pas tout le monde. »
Nicole Azzaro, Conseillère de Paris
Qu’est-ce que le Conseil de Paris ? « Au cours des élections municipales, on élit les conseillers municipaux et les conseillers d’arrondissement, soit 163 élus, dont le Maire de Paris et chacun des 20 maires d’arrondissement. Le Conseil de Paris prend des décisions et vote les 500 projets de délibération environ par mois pendant deux journées très denses.» Nicole Azzaro est élue du IXe où elle s’occupe de la voirie, de la propreté, des jardins, des transports.
Nicole Azzaro rappelle qu’il ne faut pas hésiter à aller chercher les élus et à demander des rendez-vous. « Les élus ne reçoivent que des projets de délibération ou des projets aboutis. Au moment du vote, ils peuvent éventuellement étudier les comptes prévisionnels et demander une subvention plus importante. Mais l’idéal est qu’ils soient avertis en amont afin d’appeler les adjoints et de s’enquérir de l’état des dossiers. Ensuite, il est important de dépenser l’intégralité d’une subvention accordée. Sinon, cela veut dire que l’association a trop demandé. »
Fabienne Leleux, adjointe au Maire du Xe arrondissement de Paris
« Il faut aller à la pêche aux informations et surtout solliciter les élus même ceux qui ne sont pas en charge des questions concernées. On peut assister aux conseils d’arrondissement. Les associations peuvent poser des questions par écrit aux élus lors de plates-formes associatives. Les élus sont tenus d’y répondre dans un délai d’une semaine. On peut émettre un vœu et la réponse peut être une forme d’engagement. Lors d’une demande de subvention, les administratifs peuvent bloquer un dossier. On peut alors interpeller un élu qui contactera ceux qui sont en charge du dossier. Les élus s’engagent lors des élections, il faut le leur rappeler. Quand un élu soutient des dossiers, c’est qu’il y croit vraiment. Donc il n’y a pas à craindre d’allégeance. »
Source: cineffable.fr
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