Dans une société patriarcale telle que la nôtre (et, d’ailleurs, comme toutes les autres...) l’institution du mariage sert à contrôler les femmes et à les partager. Elle sert aussi à fixer le système de filiation, c’est à dire les règles d’appropriation des enfants. Au cours de la cérémonie classique, la symbolique est évidente.

Le père, qui aura su préserver et garantir la virginité de sa fille, amène celle ci, emballée comme un cadeau dans une robe blanche symbole de pureté (une femme est pure tant qu’elle n’a pas été en contact charnel avec un homme, les hommes ont une piètre idée d’eux mêmes, quand on y pense...) à l’autel (ou toute autre forme de comptoir à épouses).

Le futur mari la récupère, et le soir même, mettra fin à sa virginité. Au moment du passage de relais, elle bénéficie d’une unique seconde d’autonomie. Le temps de passer du contrôle de l’un, dont elle porte le nom, au contrôle de l’autre, dont elle prend le nom. Un peu comme un bocal qui change d’étiquette. Et les fruits qu’elle produira seront la propriété de son mari et porteront son nom.

Précisons que pendant des siècles, le mariage était, si l’on exclut l’entrée dans les ordres, le seul destin prévu pour les filles. Pas de salut hors du mariage. Les mariages étaient d’ailleurs jusqu’au 19ème siècle, arrangés par les familles au terme de transactions socialo financières où le désir réciproque n’avait aucune place. Les femmes étaient totalement dépendantes de leur mari. Le mariage fixait la filiation, le patrimoine et la soumission des femmes. La religion légitimait l’opération.

Les choses ont changé. Ouf ! Les femmes, malgré les différences de salaire, deviennent autonomes financièrement. Elles peuvent, par ailleurs, contrôler leur fécondité. Résultat : un enfant sur deux, aujourd’hui, en France, naît hors mariage. Dans la majorité des cas, il naît d’une mère qui exerce une activité rémunérée. Autant dire que l’institution du mariage ne survit que par la force de l’habitude, la vitalité du sens de la tradition et le mythe du grand amour. Il survit aussi grâce au divorce, puisqu’on peut annuler l’opération si elle s’avère décevante. Bref, on se marie désormais par amour réciproque, parce qu’on a un projet de couple, parce qu’on sait qu’on pourra divorcer et parce qu’on aime faire la fête.

Le mariage est devenu un marché porteur. Il a perdu sa fonction première. Le contrôle des femmes et l’appropriation des enfants fonctionnent désormais sur d’autres bases, qu’il sera intéressant d’analyser ailleurs.

Autant dire que le phénomène est irréversible. Parce qu’il est la conséquence historique du changement de statut des femmes. Le mariage était leur seule perspective. Il ne l’est plus. Il change fondamentalement de nature pour devenir l’expression du projet d’un couple qui s’aime. Un couple peut être composé de deux personnes de sexe différent, ou de deux personnes du même sexe. C’est tout. Les homosexuels qui désirent se marier répondent en tous points aux quatre points cités plus haut : amour réciproque, projet de couple, possibilité de divorcer, envie de faire la fête.

Les hommes politiques peuvent gesticuler, argumenter, s’opposer, les faits sont têtus. On trouvera à coup sûr, dans les bêtisiers des années 2050, leurs prises de position affligeantes d’obscurantisme. Dans les années qui viennent, les homosexuels se marieront et élèveront des enfants. C’est parfaitement légitime. Et inévitable, à moins de connaître une dangereuse régression de la démocratie.

Il y en a ceux que le mariage intéresse. Certains homosexuels, des deux sexes, en font partie. Et veulent avoir le droit de se marier. Pourquoi ? Simplement parce que le mariage est devenu symbole d’amour réciproque. Pour les homos comme pour les hétéros. On ne voit pas au nom de quoi on refuserait aux homos un droit que les hétéros exercent tranquillement comme bon leur semble. C’est d’une simplicité absolue. Pas de quoi s’essorer les neurones et débattre a perte de vue. Pourtant, la polémique fait rage.

“ L ‘HOMOSEXUALITÉ EST UN CHOIX ” L’homosexualité serait un choix, qu’il faudrait assumer ! Non, non, trois fois non, mille fois non, l’homosexualité n’est pas un choix. L’homosexualité est une constatation, qu’on fait au sujet de soi même, a un moment ou a un autre de sa vie. De la même manière qu’on ne décide pas, un beau matin devant sa glace, de devenir hétéro, on ne choisit d’être homo. Si c’était le cas, gageons que la plupart des gens choisiraient le confort de l’hétérosexualité. De la norme.

L’homosexualité reste encore aujourd’hui d’une grande difficulté a assumer, surtout si l’on considère que c’est a l’adolescence qu’on en prend conscience. Il est préférable d’assumer son homosexualité, certes. Mais c’est difficile. Parce que c’est encore avec méfiance, incompréhension, hostilité qu’on les accueille. Ou avec cette fausse jovialité qu’on réserve aux cas sociaux. Quand ce n’est pas avec cette homophobie insensée qui fait craindre par dessus tout a certains hommes hétéros de “ passer pour un pédé ”.

Les homos, pas plus que les hétéros, ne décident de leur désir. Pour autant, leur désir est légitime. Comme l’est celui des hétéros. Mais allons au bout du raisonnement : quand bien même l’homosexualité serait un choix, en quoi ce choix impliquerait il une sorte de package liant automatiquement l’homosexualité au célibat ? Si on respecte ce “ choix ” premier de l’homosexualité, pourquoi refuserait-on le choix du mariage ? Ou est la logique ? La liberté de choix ne se morcelle pas. Elle est ou elle n’est pas, et ce n’est, encore une fois, pas aux hétéros de décider pour les autres.

“ IL Y A DEJÀ LE PACS ” L’homosexualité existe. C’est un fait. Elle est très minoritaire. Ce sont donc les hétéros qui décident de la manière dont on traite les homos. Ce sont les hétéros qui ont décidé que le mariage est réservé aux hétéros. Au nom de quoi ? Au nom de l’Histoire, de la tradition et des préjugés. Il faut avouer que l’argument est un peu court. Afin de se garder le mariage pour eux, les hétéros ont inventé le pacs, sorte de sous-mariage qui essaye de prendre en compte les homos sans vexer les hétéros. De continuer à les exclure, mais plus discrètement.

Le pacs est une demi mesure imposée par l’intolérance ambiante contre l’homosexualité. C’est compliqué, c’est discriminatoire, c’est un peu con et c’était peut être la seule solution pour faire avancer les choses, il faut bien ménager la chèvre et le chou. Mais la réalité est un principe avec lequel on ne peut pas transiger longtemps. C’est bien le droit au mariage que les homos veulent, pas une fois de plus un traitement spécifique. On attend encore un argument recevable qui leur soit opposable. Leur demande est légitime. Ceux des homos qui veulent se marier doivent pouvoir le faire. Point.

“ L’HOMOSEXUALITÉ, ÇA DOIT RESTER SUBVERSIF ET TRANSGRESSIF ” Peut être un des pires arguments. Sous couvert d’ouverture d’esprit et de goût pour la subversion, un paternalisme doucereux et excluant... La fixation d’une norme. Une manière de planter autour des homos les piquets d’un enclos qui leur serait réservé. Un ghetto rassurant qui les rendrait immédiatement identifiables. Or, si l’homosexualité n’est pas un choix, adopter une attitude subversive doit en être un. Trangresser aussi. Sinon, ce n’est plus de la subversion, ce n’est plus de la transgression, c’est de l’aliénation. Pour les homos comme pour les autres. Vouloir maintenir les homos dans la marge, c’est vouloir continuer à les exclure. Les homos doivent avoir le choix. A eux de décider, pas aux autres de choisir, à leur place, la case qui leur est impartie. Les homos ne sont pas des éléments de décoration de la société hétéro, ils sont des individus.

“ UNE CÉRÉMONIE HOMO, C’EST RIDICULE ” Si, si, j’ai entendu ça. Par quelqu’un que choquait le même cérémonial nuptial que pour les hétéros. On a même entendu, au sujet du mariage de Bègles, des remarques sur la tenue des mariés, sur le smoking blanc, sur le riz, rose ou pas rose... Sur l’idée que bon, un mariage d’accord, à la limite mais quand même pas avec tout le tralala classique, c’est trop ridicule... Comme si les femmes avaient le monopole du grotesque, comme si elles seules avaient le droit de s’attifer une journée entière en cascade de chantilly.

La démocratie consiste à pouvoir faire ce qu’on veut tant qu’on empiète pas sur la liberté des autres. Des mariages hétéros ridicules, on en voit tout le temps. Le droit au mauvais goût fait partie des droits inaliénables de la personne humaine ! Na ! S’ils veulent du riz, des volants, du tulle et toute la symbolique gnangnan, c’est leur droit et ça ne gêne personne. Ceux dont le sens de l’esthétique s’en trouverait froissé peuvent toujours regarder ailleurs ! Les homos ont simplement le droit d’être aussi conservateurs, cucul, réacs, médiocres, brillants, sobres, originaux ou folles que n’importe qui. Qu’ils aient, enfin, le droit à l’indifférence. Le droit qu’on leur foute la paix. Le droit de vivre leur vie comme bon leur semble.

Source: isabelle-alonso.com