"Jusqu’au début des années 80, la préoccupation était surtout de dépsychiatriser l’homosexualité et de créer des réseaux de médecins gay. Le sida devient ensuite la priorité. Dans les années 90, du fait de la baisse importante des contaminations et de l’arrivée de traitements puissants, il apparaît pour certains que le VIH est une priorité de santé parmi d’autres et qu’il y a lieu de réformer les associations sida pour qu’elles intègrent d'autres questions de santé. Pour d’autres, cette volonté d’élargissement correspond à l’envie de trouver un nouveau souffle dans la prévention VIH, un nouvel élan associatif, ce qui se vérifie dans plusieurs pays".

Mais comment expliquer l’arrivée tardive de cette notion en France ? "En fait, elle existe depuis les années 70 mais nous avons pris un gros retard. En France, nous n'avons pas bénéficié de la force des gays studies et les associations LGBT sont fragiles avance Olivier Jablonski. Il y a aussi une résistance au changement et un contexte culturel. On a mis beaucoup de temps à reconnaître la spécificité des besoins des gays en santé, comme on a mis du temps pour les femmes à intégrer la gynécologie ou encore les besoins des personnes âgées. D'une manière générale, la France a un gros retard en santé de la population. Il suffit de voir avec l’amiante."

Lorsqu'on parle de santé à propos des gays, le sida s'impose d'emblée comme la problématique majeure et unique. Y a-t-il un risque ?

La prévention actuelle suscite une défiance au moment même où d’autres préoccupations tels le suicide des jeunes homos ou l’éducation contre l’homophobie sont négligés depuis plusieurs années par l’Etat. S’il y a risque, c’est actuellement d’isoler le sida des autres problèmes des gays alors que, dans les pratiques réelles, il est une priorité parmi d'autres.

Prenons un exemple, la mésestime de soi et les problèmes psychologiques qu’elle engendre. Si on ne traite pas cette question, comment peut-on sérieusement espérer qu’un message de prévention soit pleinement efficace ? A l’étranger, l’élargissement de la réponse du VIH aux autres questions de santé a amené un nouvel élan associatif et une implication plus importante des gays dans la lutte contre le virus.

Aujourd'hui, qui se préoccupe de la santé des gays en France ?

Cela se fait cahin-caha avec insuffisance de moyens et de résultats, ou alors de manière éclatée et parcellaire. Il y a l’Association des Médecins Gais qui fait un travail continu sur la santé sexuelle et physique depuis près de 25 ans. Il y a des associations qui luttent contre les conséquences de l’homophobie, il y a des psy gay...

Ce sont principalement Warning, jeune association gay et de lutte contre le VIH, et Aides, la plus ancienne association de lutte contre le sida, qui se préoccupent d’une approche de santé globale, c’est-à-dire qui intègre les aspects physiques, psychiques, spirituels mais aussi sociaux et économiques. Warning y réfléchit depuis un an. Nous pensons aussi à la création d'un mouvement de santé gay.

Aides lance un projet de santé gay après l'avoir présenté aux UEEH en juillet dernier. La grande question est de savoir si les LGBT vont se saisir de ces aspects de bien-être au niveau politique pour les faire avancer efficacement. Après le mariage et l’adoption, la santé gay sera-t-elle l'une des priorités associatives du nouveau millénaire ?

Selon vous, le VIH a conduit les gays à inventer "un nouveau souci de soi". De quoi s'agit-il ?

Le VIH a engendré chez de nombreux gays une prise de conscience aiguë du caractère essentiel du rapport à son propre corps. Il a généré une attention particulière chez les gays à leur santé. Cette attention est tout particulièrement présente chez les personnes séropositives qui sont ou ne sont pas sous traitement. Régime alimentaire, investissement accru dans les pratiques sportives, de modelage du corps, suivi précis des différents indicateurs de santé, examen attentif régulier voir permanent de son propre corps, sont autant d’indicateurs qu’une culture du soin s’est développée.

Le développement de cette culture est une tendance générale des pays riches mais il prend, chez les gays, une intensité et un caractère particulièrement forts et spécifiques. L’explosion du nombre d’associations LGBT qui se consacrent au sport, à la danse, au massage, au développement psychique, au soin de soi, le succès du salon Rainbow Attitude vont dans ce sens. Dans cette réalité multiforme, les analyses de Michel Foucault sur le "souci de soi" et le régime des plaisirs, sur "l’acharnement à devenir homosexuel" invitent à réfléchir sur les nouvelles pratiques culturelles de soi et la santé chez les gays.

Le terme "santé gaie" est-il devenu aujourd'hui le nouveau moyen de parler de prévention, un terme qui hérisse désormais beaucoup de gays, sans crainte de susciter le rejet ou la lassitude ?

Pour redynamiser la prévention, il ne suffit pas de la rhabiller, sinon nous retombons dans le même problème. Le but est, d'une part, la diminution des contaminations, intégrée dans une approche positive et déculpabilisante de nos sexualités, qui écoute et respecte l'ensemble des sensibilités ; et d'autre part, traiter les différentes problématiques homosexuelles de santé en impliquant l'ensemble des associations. La santé gay a l’avantage de rapprocher les personnes de leurs besoins alors que le discours de la prévention paraît aujourd’hui bien isolé, abstrait et éloigné du vécu des gays.

Source: v2.e-llico.com